Un peu d’histoire : la tactique des blocs est apparue à Berlin Ouest pendant l'hiver 1980 alors que les policiers vidaient brutalement des squats de militants du mouvement autonome. Le terme « black bloc » nait en 1991 aux Etats-Unis lors de manifestations de personnes vêtues de noir contre la guerre en Irak.

Un black bloc est un regroupement éphémère d'individus qui se définissent majoritairement comme anarchistes. On parle alors d'un black bloc réunissant (par exemple) 5000 personnes et non 5000 black blocs.

Un black bloc n'a pas de chef et n'a pas de membres. Chacun manifeste selon son envie, mais la solidarité entre les participants est très présente.

La première fonction d'un black bloc est d'exprimer une présence anarchiste et une critique radicale au cœur d'une manifestation.

Régulièrement, des individus venus de France et des pays voisins se donnent rendez-vous pour former des black blocs lors de manifestations à Paris ou d’autres villes européennes en fonction des événements. Par exemple, les 20 et 21 juillet 2001, lors du G8 à Gênes, des affrontements d'une extrême violence opposent le black bloc et autres manifestants à la police ; le 4 avril 2009, lors de la « Bataille du Rhin » au sommet de l'OTAN à Strasbourg, des affrontements violents ont opposé le black bloc aux policiers.

Qui sont-ils ?

Pour Samuel Zralos, de RFI si « les Black Blocs fascinent et intriguent », en réalité, « ils n’existent pas. » Ou, plutôt, « il est faux d’en parler comme d’un mouvement uni, ou même comme d’une mouvance politique. Le Black Bloc est avant tout une technique de rassemblement, dont les codes sont pensés en fonction de leur efficacité supposée ou réelle. »

Thomas Séchier (France Inter) va dans le même sens. Selon lui, « le Black Bloc n’est pas un groupe », simplement « une technique de manifestation, qui consiste à manifester entièrement vêtu de noir et le visage masqué, pour s’assurer l’anonymat »

Quant aux policiers, qui ne comptent pas rester à la traine question expertise, ils ajoutent que les Black Blocs disposent de « matériel (…) de plus en plus sophistiqué. » En plus des perruques cachant leurs crânes rasés (pour enfiler plus vite masques et cagoules) et de leurs boîtes à outils, ils transporteraient avec eux « des gilets pare-balles et des boucliers tactiques » (selon un membre de l’Union des policiers nationaux indépendants)

Francis Dupuis-Déri, professeur à l’Université du Québec à Montréal, indique qu’ils « sont différents selon les lieux et les époques en termes de composition de classe, de sexe et de race ». Mais d’après la collaboration  entre le Figaro et Marc Crapez, (un  philosophe politique français contemporain) ne vous y trompez pas « beaucoup sont en effet des enfants de la bourgeoisie, ou ont une activité professionnelle prestigieuse » « Il y a chez eux un côté « Docteur Jekyll et Mister Hyde » !

Pour les experts du Parisien (Jean-Michel Décugis, Catherine Gasté et Nicolas Jacquard), le Black Bloc est un véritable melting-pot : « derrière les capuches » il y a certes « un noyau dur de militants d’ultragauche ». Mais aussi des « ultras » de clubs de foot, « des gens du Red Star ou du PSG. » Et « pêle-mêle s’y agrègent « zadistes », anarchistes, autonomes et étudiants « lambda ».

Pour Marc Crapez, (philosophe politique français contemporain) ils ont juste changé de noms au fil du temps « Ces activistes se sont successivement appelés spartakistes, trotskistes, redskins, antifas ou Black Blocs. » « … ils n’ont que faire du « social » et de la révolution. Ils dérivent de courants d’extrême-gauche baptisés « autonomes » ou « alternatifs », basés sur la haine de la police et de l’État-nation. Les Black Blocs ne déclament pas de slogans, commettent à peine quelques graffitis. Leurs coups d’éclat ressemblent à la « propagande par le fait », ces bombes anarchistes de la fin du XIXe siècle. Il s’agit de narguer les autorités » Il s’agit d’« une sorte de société secrète, avec uniforme, mais sans conjuration, sans rituels ni serments. On y participe par agrégation spontanée, par proximité avec un réseau de sociabilité, et non par cooptation hiérarchique. À titre individuel, ils sont très présents sur Internet et les réseaux sociaux. Très actifs sur la Toile, ils sont dans leur élément dans un monde d’opacité et de pseudonymes, car ils ont une véritable pensée stratégique : mobilité et dissémination paralysent l’efficacité des forces anti-émeutes »

Quelles sont ces techniques caractérisant le Black bloc ?

« Dès la formation d’un Black Bloc, les participants utilisent la méthode dite « du coucou », observe le CREOGN (Centre de Recherche de l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale). Tel l’oiseau qui pond dans les nids des autres, ils s’infiltrent dans le cortège et apparaissent au cœur de la manifestation sans que celle-ci n’ait été prévenue de l’existence du Black Bloc à l’avance. Ce regroupement rapide et inopiné constitue souvent une surprise. »

« Lors d’une phase d’attaque, une tactique spécifique aux Blacks Blocs est appelée le « swarming » (essaimage). Celle-ci consiste « à se disperser en petits groupes au moment des actions pour saturer les services d’ordre adversaires, puis à toujours se rassembler au sein du bloc pour assurer une défense de manière solidaire. Ce regroupement n’est pas sans rappeler les bancs de poissons », souligne le CREOGN. »

« En fonction du contexte, les individus rassemblés ainsi « vont être plus ou moins violents », concentrant toujours leurs actions sur des cibles « politiquement symboliques, que ce soit la police ou des symboles du capitalisme », constate Olivier Cahn, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise, ce qui les différencie de simples casseurs, puisqu’il s’agit d’une « action politique » et non d’un geste « irraisonné » Car rappelons-le, si « un casseur va s’en prendre à tout mobilier urbain sans se poser de questions », le Black Bloc lui, réfléchit à tout. Dans un McDonald’s il ne voit pas un fast-food, mais « un symbole de la malbouffe, de l’exploitation des salariés ». S’il hait les concessionnaires automobiles c’est parce que « la voiture est polluante et représente une entrave au bon fonctionnement du monde. »

Leurs profils : de l’opportuniste au pas content

Arrivés ici, on commence à y voir plus clair. Il y a, pour résumer et selon les experts, plusieurs catégories de Blacks Blocs, dans le Black Bloc, qui n’est lui-même pas un mouvement politique mais une tactique. Simple, basique. Là où la chose se complexifie c’est que selon BFMTV on rencontre plusieurs profils de Blacks Blocs au sein même du Black Bloc :

Il y a par exemple l’opportuniste, venu profiter du désordre « pour vulgairement parlant « casser du flic », « casser de la vitrine », et éventuellement récupérer des marchandises ».

Il y a aussi le révolutionnaire, qui est là « pour des raisons idéologique émeutières, insurrectionnelles, révolutionnaires ». On a pu en voir un certain nombre lors des 1er Mai 2018 et 2019 puisqu’il y avait des « drapeaux avec le marteau et la faucille, il y avait des sigles communistes, donc c’est l’idée effectivement d’insurrection révolutionnaire ».

Il y a enfin le Black Bloc pas content, qui en a ras le casque ! Qui fait partie de ces« gens qui n’en peuvent plus, qui sont mécontents du système ». Ainsi, des journalistes de BFM ont retrouvé un Black Bloc qui confirme que « casser des boutiques » est pour lui une manière « d’exprimer un ras-le-bol » « Ce n’est que du matériel, les gens en ont marre ».

En France, « autour d'un millier» de personnes feraient partie de la mouvance plus large des "autonomes" -dont sont issus les black blocs- estimait encore à l'époque Rémy Piperaud, auteur d'un mémoire sur le sujet à l'université Versailles-Saint-Quentin» « Le refus du principe de représentation est l'un des rares éléments idéologiques fédérateurs du mouvement constitué essentiellement de squatteurs et d'étudiants », analyse-t-il.

« Ils sont anticapitalistes, écologistes radicaux, anarchistes, généralement anti-Etat, ce qui les place à l'extrême gauche de l'échiquier politique, abonde dans les Inrocks Francis Dupuis-Déri, auteur du livre  « Les black blocs, la liberté et l'égalité se manifestent »

Après les saccages et les interpellations du 1er mai 2018,  le journal Marianne s’interrogeait : on entend partout, après les interpellations de militants du "Black bloc" et les premières comparutions immédiates, que le profil social des prévenus "étonne". Est-ce vraiment si surprenant ?

Olivier Cahn : « Ce qui est étonnant, c'est que l'on pensait que la composition sociale de "Black bloc" avait changé, s'était diversifiée. On avait l'impression que ce mode d'action s'était un peu dépolitisé, s'inspirait moins de la bonne société formée à Sciences-Po. En fait, on se rend compte que ces militants restent finalement assez fidèles aux profils que l'on trouvait lors de sa création dans les années 1980 en Allemagne, et dans les mouvements autonomes.

A l'intérieur du groupe qui constitue aujourd'hui les "Black blocs", on trouve des gens formés très différemment. Certains sont donc issus d'une formation classique à la Sciences-Po, et d'autres viennent notamment des "Kops" d'Auteuil, ces supporters de l'ultragauche opérant au Stade de France ou au Parc des Princes. L'exemple des « kops » d’Auteuil montre des origines sociales certainement plus populaires, et ils sont aussi plus habitués à l'action et aux stratégies policières. On va retrouver aussi des militants antifascistes. Mais, effectivement, le fait que des gens issus de la petite et moyenne bourgeoisie rejoignent une action "Black bloc" n'a rien de nouveau. Et cela discrédite rapidement le discours de l'extrême droite qui véhicule l'idée que des gamins exaspérés par leur situation sociale et dépolitisés descendent des banlieues vers la capitale. Cela ne correspond pas du tout au "Black bloc".

Qui compose cette fameuse « nébuleuse » du « Cortège de Tête » ? Pour la plupart et très classiquement dans les manifestations depuis 1968 : des lycéens, des étudiants, des jeunes travailleurs, des précaires, des syndicalistes voulant vivre une manifestation différemment qu’en tenant une banderole et en chantant l’Internationale… Ainsi que tout un tas de personnes que vous ne soupçonneriez pas une fois le masque tombé. Des personnes souhaitant établir un rapport de force plus équitable face à une police surarmée, en participant majoritairement à faire nombre et sans commettre forcement de violences. Ça c’est pour le trombinoscope officiel.

Ensuite il y a quelques organisations (majoritairement sans existences juridiques) qui, disons-le sans craindre de surprendre les services de renseignements : relaient des techniques, font de la formation basique, servent de « grand-frères » sur certains terrains… N’essayant surement pas de canaliser et encore moins de diriger une quelconque action, ces personnes font office de « conseils » en se tenant le plus souvent à l’arrière, mais qui parfois prennent part aux actions lorsque la situation le nécessite. Comme cela s’est d’ailleurs toujours fait dans les mouvements sociaux.

L’expérience des anciens, si elle est effacée, forcera les nouvelles générations à reproduire les mêmes erreurs et à en subir les mêmes conséquences. Cela n’empêchera pas les plus jeunes ou les plus « inexpérimentés » d’agir en totale indépendance et parfois même en totale décadence si cela leur passe par la tête. Mais lorsque les choses deviennent vraiment sérieuses, les organisations informelles et leurs militants ont toujours eu un rôle à jouer.

Après les interpellations du 1er mai 2018, les profils des jugés en comparution immédiate étaient assez surprenants :

Il y a là un étudiant en anthropologie, trois chômeurs au RSA, mais aussi un diplômé de Centrale devenu consultant avec un revenu net mensuel de plus de 4000€. Et une jeune femme, 27 ans, directrice de production dans le cinéma. La jeune femme de 27 ans et l’étudiant bordelais de 25 ans ont menti aux policiers sur leur identité. La jeune femme s’est ainsi fait passer pour une suédoise. L’étudiant, lui, a décliné un faux CV. Pourquoi ? "La panique", répondent-ils à la présidente du tribunal. Elle leur demande ensuite ce qui les a motivés à venir dans le cortège du 1er mai.

L’étudiant répond qu’il veut devenir intermittent du spectacle et se réclame d’un mode de vie alternatif. Même chose pour la jeune femme qui explique avoir passé un master et être devenue directrice de production dans le cinéma juste pour "rassurer" ses parents.

Sans sauter du coq à l’âne puisqu’il y a une convergence assumée entre les Gilets jaunes et le black bloc (cf. billet « les masques tombent » du 21 mars 2019), il est intéressant de relier ces profils constatés lors d’interpellations de membres de black bloc avec l’appel lancé par le « Show biz » et le monde de la Culture (Le Monde - 5 mai 2019)

Des comédiennes comme Juliette Binoche ou Emmanuelle Béart, des écrivains comme Edouard Louis ou Annie Ernaux (très marqués à gauche) ainsi que 1 400 autres acteurs du monde de la culture ont apporté samedi 4 mai  2019 leur soutien au mouvement des « gilets jaunes ».

Dans une tribune intitulée « Gilets jaunes : Nous ne sommes pas dupes ! », publiée sur le site de Libération, ces comédiens, écrivains, dessinateurs ou scénaristes saluent « un mouvement que le pouvoir cherche à discréditer et réprime sévèrement alors que la violence la plus menaçante est économique et sociale ».

Les signataires de la tribune « réclame[nt] des choses essentielles : une démocratie plus directe, une plus grande justice sociale et fiscale, des mesures radicales face à l’état d’urgence écologique ». « Les “gilets jaunes”, c’est nous », insistent les signataires, qui se déclarent « absolument concernés par cette mobilisation historique ».

Qui peut n’être pas d’accord avec ces revendications ?

Ce qui pose question c’est la (fausse ?) naïveté de ces célébrités. Elles ont finis par faire reconnaître un talent et en vivent certainement confortablement (tant mieux pour elles, il n’y a rien d’anormal à ça). Qui le leur reprochera… sauf qu’avant la reconnaissance, durement acquise sans doute, peut-être ont-elles bénéficié du généreux système d’aides sociales aux intermittents du spectacle, financé par la collectivité des Français. Elles vivent des spectateurs qui paient pour les voir ou les écouter. Craignent-elles que la paupérisation des gilets jaunes impactent leurs revenus ?

Je serais personnellement beaucoup plus impressionné par l’altruisme de ces artistes s’ils concrétisaient leur engagement en mettant des fonds en commun pour subventionner les artistes en devenir, plutôt que de compter sur la générosité des partenaires sociaux. Francis Lalanne, quoiqu’on pense  du personnage, mouille le maillot et matérialise son soutien. Bravo !

Avec un peu de recul, il me semble que les revendications initiales des Gilets jaunes concernant plus de justice sociale, fiscale et territoriale peuvent globalement s’entendre. Par contre, ce qui s’est coagulé autour me laisse toujours aussi perplexe.

-      Le mouvement initial s'est radicalisé et est devenu insurrectionnel, visant à faire tomber les Institutions. Les Gilets jaunes étant réfractaires à toute représentation et coupant systématiquement (de manière haineuse sur les réseaux sociaux) les têtes de tous ceux qui souhaiteraient fédérer, il est bien difficile d’imaginer la suite, s'ils parvenaient à leurs fins, autrement qu’un monde de violences où les plus forts dicteraient leurs lois locales. Cette régression nous ramènerait au moyen âge ou dans les zones tribales de l’Afghanistan.

-       Une convergence des Gilets jaunes avec la mouvance qui génère des Black blocs. D’après les interpellations (et ce sont sans doute les moins aguerris qui se sont fait pincer) certains de ces « courageux combattants masqués » sont bien insérés socialement et intellectualisent la lutte contre le capitalisme. Ils « délivrent un message » en vandalisant les mobiliers urbains, les « symboles du capitalisme » comme les banques ou les magasins à succursales et en agressant violemment les forces de l’ordre qui font leur travail. Outre que leur message nécessite un décodeur pour le citoyen lambda, ces gens ont fait des études subventionnées par les contribuables, utilisent les infrastructures modernes (transports, télécommunication,..) financées par les mêmes contribuables et se soucient comme d’une guigne que les dits contribuables paient pour réparer leurs dégâts. Ce sont des Tartuffes modernes et des parasites qui ne méritent que le mépris.

-       Nos inénarrables hommes et femmes politiques, toujours aussi à l’Ouest.

Mélenchon voit dans le black bloc des milices d’extrême droite. Ce sont pourtant, de l’avis des experts, des gens qui intellectualisent la lutte contre le capitalisme et prônent le renversement des institutions,… comme lui.

Le Pen, stigmatisme la faiblesse du gouvernement à l’encontre des groupuscules d’ultragauche et demande la dissolution des black blocs. Comment dissoudre une tactique de guérilla urbaine ? Elle n’a pas fait beaucoup de progrès dans la connaissance des dossiers basiques depuis le débat calamiteux de la dernière présidentielle. C’est beau de dénoncer l’incompétence des autres ; il y a un dicton populaire simple qui parle" de paille et de poutre !"

Notre sémillant ministre de l’Intérieur, Castaner, à qui il faut reconnaître d’avoir impulsé de nouvelles tactiques policières, plus musclées qui gênent la constitution des black blocs et limitent la casse (dégât collatéral : on achètera du collyre à Monsieur Martinez pour soigner ses yeux) devrait cependant reprendre quelques cours de Français : « Intrusion » ne signifie pas « Attaque »

Y a-t-il matière à exiger sa démission ? Quand on se souvient des outrances prononcées par les un(e)s et les autres à longueurs d’interviews, on peut être un peu indulgent.

A titre personnel, et comme Monsieur Kanner semble avoir pris tant de plaisir à interroger Benalla qu'il souhaite convoquer Castaner devant la commission des lois du Sénat, je conseillerai au sénateur socialiste du Nord de s'inscrire à un casting pour présenter "Faites entrer l'accusé" : il n'aurait plus à s'embarrasser de déclarer appliquer la Constitution pour satisfaire son penchant aux interrogatoires télévisés spectaculaires.