Jeudi 25 avril le président de la République a tenu une conférence de presse où il a tiré les conclusions du grand débat national, lancé en réponse à la crise des Gilets jaunes, et annoncé le programme de la suite de son quinquennat.

Rappelons que la contestation qui couvait depuis des années, est née du sentiment d’une partie de la population s’estimant déclassée, ignorée, méprisée et matraquée fiscalement par les premières mesures du quinquennat. L’augmentation de la CSG pour les retraités,  la suppression de l’indexation des pensions sur l’inflation, l’accélération de la fermeture des petits services publics ruraux, l’augmentation des taxes écologiques sur les carburants, la ponction sur les allocations logements et le projet de réforme de leur mode de calcul, la restriction de l’assiette de  l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF)  à la seule fortune immobilière, se sont ajoutées et on fait déborder le vase...

Tout ceci est réel et explique qu’en novembre 2018, près de 70% des Français comprenaient ou se sentaient solidaires du mouvement (les derniers sondages de soutien d’avril 2019 sont plutôt autour de 45%)

Après un premier train d’annonces coupe-feu en décembre (pour un coût de plus de 10 milliards d’Euros quand même !), le président de la République a innové en lançant une grande consultation populaire, inédite, pendant trois mois, sur internet et sur le terrain.

Pris un peu à revers, les Gilets jaunes (et leurs affidés populistes) ont crié à l’enfumage et annoncé qu’ils boycotteraient ce simulacre puisque, de toute façon, leur plus petite revendication commune (et préalable absolu) ne serait pas satisfaite : « Macron démission ». Les oppositions républicaines suivirent leur tendance Pavlovienne* : s’opposer. (Bin oui, sinon, pourquoi se réclamer de l’opposition ? Faut être logique, même si c’est caricatural,… comme le ridicule ne tue pas !)

Bon gré mal gré, même si c’était avec plus de scepticisme que d’enthousiasme, un grand nombre de Français a joué le jeu et participé à cet exercice, jamais tenté à cette échelle, de démocratie participative. Le bon sens commande qu’avant de condamner, il vaut mieux tester : c’est ce que l’on dit aux enfants qui refusent de goûter un met nouveau. Cela peut révéler de bonnes surprises ou, a contrario, renforcer les motifs de refus mais arguments à l’appui cette fois.

Le rejet a priori des Gilets jaunes qui n’ont pas daigné participé les a disqualifiés d’avance. Statistiquement et par construction, les préconisations ne répondent pas à leurs attentes : ils n’ont pas exprimé celles-ci dans la consultation structurée mais alimenté les réseaux sociaux en boucles malsaines de surenchères. Des processus disjoints ont peu de chance de naturellement converger.

Jeudi 25 avril, Emmanuel Macron a déclaré que le soutien initial des Français a la révolte et les conclusions du grand débat l’avaient conforté dans son analyse : le pays a besoin de réformes profondes, les résultats de ce qui a déjà été réalisé tardent trop. En conséquence, il ne va pas renoncer et, au contraire, accélérer le rythme

Quelques extraits de réactions significatives à chaud des oppositions.

Le député La France Insoumise de Lille-centre (cité ouvrière et bidonville lillois bien connu !), Adrien Quatennens a déclaré : « Il n’a pas annoncé la généralisation du RIC (référendum d’initiative populaire) ni la dissolution de l’Assemblé Nationale, ni la convocation d’une assemblée constituante pour créer une 6éme République… »

Le Rassemblement National : « Pas d’annonce de la proportionnelle intégrale »

Ian Brossat, tête de liste PCF pour les européennes : "Bref : rien pour les salaires, pas de retour de l'ISF, un système de retraites par points qui va faire baisser les pensions… »

Ce petit florilège est malheureusement significatif de la médiocrité de nos « élites » partisanes et contribue à la désaffection des Français pour le fait politique : ils ont psalmodié leurs mantras programmatiques ne figurant pas dans les annonces du président.

Ainsi, le communiste Brossat devrait garder à l’esprit que les Français ne supportent plus l’opacité, la complexité (et les petits privilèges cachés, dont certains mis en place par les ministres communistes en 1946 !) de la multitude de régimes de retraite différents et aspirent à une unification.

Monsieur Quatennens n’est pas plus convainquant dans son rôle surjoué : il ne devrait pas feindre de s’étonner qu’un président élu sur son propre programme « En Marche » ne déroule pas le programme de La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Rappelons que celui-ci n’a pas été plébiscité au premier tour de la présidentielle de 2017 puisque ses idées n’ont recueilli que 14,84% des inscrits et que d’après les sondages, les électeurs potentiels placent la liste La France insoumise pour les Européennes en 4ème ou 5ème position… Un peu de modestie les Insoumis !

Ces remarques valent également pour tous les autres membres de l’opposition qui ont fustigé les mesures annoncées par le président de la République et son intention de continuer à appliquer le programme sur lequel il a été élu et même d’accélérer.

Question que pourrait (faussement) candidement poser le Peuple : pourquoi le Président déclare-t-il s’entêter sur un programme qui suscite autant de réactions ?

 

Un peu d’histoire.

Intéressons-nous aux ratios des suffrages au premier tour (celui où on choisit) des élections présidentielles au suffrage universel de la 5ème république, par rapport au nombre d’inscrits, ce qui évite les biais de l’abstention et des bulletins blancs.

Quel était le pourcentage d’inscrits ayant voté au 1er tour pour le programme du futur président de la république et quels ont été les événements imprévus ?

 

1965   

1969

1974

1981

  1988  

1995

2002

2007

2012

2017

De.Gaulle.....    

 Pompidou     

 Giscard....                         

 Mitterrand       

 Mitterrand                 

  Chirac

 Chirac     

  Sarkozy

 Hollande              

 Macron    

37,6%  

34,1%

27.2%

20,6%

27,2%

15,9%

19,9%

31,2%

28,6%

18,2%

  Mai 68  

 Décès brutal

Lâchage par Chirac  en août  76

Cohabitation 2 ans avec Chirac

Cohabitation  2 ans avec Balladur    

Cohabitation  5 ans avec Jospin

Le Pen au 2ème tour

Crise économique de 2008

Fronde de la majorité  

Gilets jaunes

 

Première constatation : même avec De Gaulle, personne n’a recueilli la majorité au premier tour sur son programme

Une deuxième lecture brute, sans réflexion, permet d’affirmer que François Mitterrand (81), Jacques Chirac (95, 2002) et Emmanuel Macron (2017) sont les présidents les moins représentatifs car ayant convaincus le moins d’électeurs potentiels au premier tour.

Une lecture plus politique permet de discerner que, même avec un soutien en apparence moindre et deux cohabitations, François Mitterrand n’a pas hésité à entamer une politique de rupture en 1981. Cela a certes amené une cohabitation de deux ans en 1986, mais conduit à une réélection en 1988 et à de profonds changements dans la société française (et une deuxième cohabitation).

Les successeurs, Chirac, Sarkozy et Hollande n’ont pas été épargnés par la réalité de l’exercice du pouvoir (dissolution malheureuse et 5 ans de cohabitation pour l’un ; crise économique mondiale pour l’autre ; Fronde et perte de sa majorité pour le dernier) et ils ont soit renoncé à leur programme de campagne et fait l’inverse de ce qu’ils avaient promis, soit se sont « mis à la cape »** sans plus tenter de maintenir une direction dans le gros temps. Pour deux d’entre eux, la faiblesse numérique initiale de leurs partisans au premier tour et une cohabitation ou une Fronde, les a inhibés. Résultat : des mandats stériles, sans faire les réformes structurelles qui s’imposaient et que d’autres pays occidentaux ont faites.

Une grosse partie des carences et errements actuels, dénoncés initialement par les premiers Gilets jaunes (avant que le mouvement ne se politise et se radicalise) provient de ce manque de courage (ou l’incapacité) politique des présidents à partir de la fin des années 80.

A la question « Pensez-vous à vous représenter en 2002 ? », Emmanuel Macron a répondu qu’il ne se posait pas la question car il souhaitait d’abord réussir ce quinquennat. Il entendait pour ce faire reprendre et intensifier le rythme des réformes et atteindre les objectifs du programme sur lequel il a été élu.

Tous les sportifs savent que quand on joue le match aller ou la première manche en pensant au résultat du match retour ou de la deuxième, on perd souvent le premier acte. La réponse du président était donc de bon sens.

Les Français souhaitent que l’emploi s’améliore, que la pression fiscale diminue, que l’efficience des services publics se maintienne, que les inégalités territoriales flagrantes se résorbent, que les conditions d’accès aux privilèges de la « noblesse de robe » (les grands corps de l’Etat où on entre à 25 ans et qui offrent une rente de situation à vie) soient réexaminés, que les innombrables « Comités Théodule » où on recase les mauvais perdants de la vie publique soient supprimés, que les fonctionnaires locaux soient moins « arrogants » et plus responsables…

Un dicton rural affirme que « C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! »

Cessons ces sempiternels procès d’intention et souhaitons plutôt au président de réussir car ce sera bénéfique pour la France. Son échec éventuel serait dramatique. Ceux qui l’espèrent, parce qu’ils s’autopersuadent que les Français (qui ne croient pas en eux si on se réfère aux cotes de popularité des Mélenchon, Wauquier, Jadot et autres Hamon), les plébisciteront soudainement font un très mauvais calcul car, sauf à convoquer des élections une nuit de 24 décembre, avec résultats par porteur spécial, leurs chances sont très minces. Le Pen ne parle pas beaucoup aux médias mais ratisse les campagnes et engrange les points.

Le socle électoral d’Emmanuel Macron est intact, qui l’a élu pour réaliser un programme de réformes. Y renoncer serait un reniement incompréhensible, d’autant plus que des résultats en termes d’emplois et de pouvoir d’achat commencent à poindre. Beaucoup de changements structurels sont à entamer avant 2022. A cet horizon des élections présidentielles se tiendront. Il sera temps de faire les comptes, d’évaluer les résultats, de comparer les propositions et d’élire pour 5 ans un nouveau président.

 

*Le réflexe de Pavlov, souvent appelé « conditionnement pavlovien », est un réflexe conditionnel mis en évidence par Ivan Petrovitch Pavlov. À partir de 1889, le physiologiste Ivan Pavlov effectuait une recherche sur la salivation des chiens pour un programme de recherches sur la digestion

**Mettre à la cape consiste, pour un navire à voile ou à moteur, à régler son cap et sa vitesse par rapport au vent, à la mer et à la houle, de manière à réduire ses mouvements de roulis et de tangage.