Sur la lancée de leur vocation (autoproclamée) à la sagesse et surtout de leur propension (autoproclamée également) à ne pas faire de politique politicienne, nos « Sages » sénateurs ont voté mardi 26 mars un amendement à la loi sur les mobilités qui donne le feu vert aux départements pour aménager la limitation à 80 km/h sur les routes secondaires.

Des esprits chagrins pourraient y voir une énième basse manœuvre démagogique visant à glisser un nouveau caillou dans la chaussure du président de la République (en l’occurrence là, plutôt de son premier ministre car c’est lui l’instigateur de l’abaissement de la vitesse limite sur certaines routes) afin de l’entraver et de pouvoir in-fine parler d’échec de son quinquennat. Le fait qu’ouvertement certains anciens présidents déclarent « En cas d’échec de Macron il y a un risque de voir arriver au pouvoir l’extrême droite » ne semble pas émouvoir nos « Sages » Ils paraissent adeptes de la pensée unique : une idée à la fois. D’abord faire de l’opposition politicienne pour embarrasser le gouvernement et faire échouer les réformes. Ensuite…bin, «On va voir à voir et quand on aura vu …on verra ! »

Plantons le décor théorique : quels sont les faits objectifs à verser au débat ?

Une vitesse de 90 km/h signifie de parcourir un kilomètre en 40 secondes.

Une vitesse de 80 km/h signifie de parcourir un kilomètre en 45 secondes.

Passer de 90 km/h à 80 km/h allonge donc théoriquement la durée du trajet de 5 secondes par kilomètre.

Selon l’INSEE, en 2017 les voitures particulières ont parcouru en moyenne 13194 km dans l’année soit en divisant par 365 jours, un trajet moyen journalier arrondi à 36 km. L’allongement maximum du temps pour parcourir cette distance à 80 km/h au lieu de 90 km/h serait donc de 5s x 36km = 180s ou 3 minutes.

La Délégation à la Sécurité Routière a rendu en janvier 2019 un point d’étape sur l’évaluation de la mesure de limitation à 80km/h sur les premier 6 mois de son application.

La méthodologie est incontestable : observation sur une quarantaine de sites de mesure sur des routes bidirectionnelles à deux voies, répartis en France métropolitaine, sélectionnés pour leur neutralité en termes d’infrastructure pour que les usagers puissent y circuler à leur vitesse désirée. Sur le 2ème semestre 2018, 44 millions de passages de véhicules ont été observés.

Premier enseignement : l’allongement moyen du trajet (estimé après analyse de données de Google Maps et comparaison de 298 itinéraires réels de 25 à 30km, principalement des trajets domicile-travail quotidiens, répartis sur toute la France, avant et après la réforme) est de : 1 seconde par kilomètre.

En effet, sur un parcours de 25 km, hors autoroute, il est impossible d’avoir une vitesse constante égale à la vitesse maximum. L’incidence de la limitation de celle-ci ne porte donc pas sur l’intégralité de la distance parcourue et la résultante est fort logiquement moindre.

Deuxième enseignement : sur la période 2013/2017, au deuxième semestre, 1188 automobilistes en moyenne ont été tués sur les routes françaises, hors agglomération et hors autoroute ; au deuxième semestre 2018, 1072  ont perdus la vie dans un accident sur les routes (données provisoires) , hors agglomération et hors autoroute, soit 116 vie épargnées.

Bien entendu, il s’agit d’un point d’étape et, à l’origine, les effets de la mesure devaient être observés pendant 2 ans avant de tirer des conclusions mieux étayées statistiquement, mais cette première diminution observée des tués sur les routes est quand même encourageante quant aux effets attendus.

Les Gilets jaunes ont fait des radars automatiques (cinémomètres de leur nom officiel) des cibles privilégiées, ne retenant que le prétexte d’un « racket de taxes » pour détruite la quasi-totalité de ceux installés. Il faut quand même rappeler, à ce stade, que ne sont "rackettés" que ceux qui s’obstinent à ne pas respecter les limitations. Les conducteurs qui observent le code de la route paient zéro racket.

Il faut savoir que ces appareils fonctionnent effectivement sur le principe du radar en émettant un faisceau d’ondes électromagnétiques qui rebondit sur le mobile et revient modifié en fréquence pour analyse à sa source (effet Doppler). Si la vitesse détectée est supérieure au point de consigne (50km/h, 80km/h, 110km/h, etc.) l’appareil photo est déclenché pour identifier le contrevenant et le lier à l’infraction enregistrée.

Le fait de peindre la vitre du radar ou de l’encapuchonner dans un sac poubelle empêche de prendre les clichés mais n’empêche aucunement de mesurer la vitesse du véhicule qui passe devant : il faut un obstacle métallique pour interdire la propagation des ondes électromagnétiques.

Il a été mesuré (mais non verbalisé) par les radar masqués mais non détruits,  une hausse de 268% des excès de vitesse en décembre 2018

La Sécurité Routière a indiqué également, début mars, avoir constaté un forte hausse des tués sur les routes hors agglomération et hors autoroute en février 2019 (253 tués soit 37 de plus qu’en février 2018). Elle conclut : « Après la hausse de la mortalité routière constatée en janvier 2019 (+ 3,9%), l'effet de la forte dégradation des radars fixes s'amplifie et se traduit par un relâchement des comportements sur l'ensemble des réseaux »

Dans un article des Echos le journaliste Jean-Francis Pécresse écrit : « Après les 500 cadavres laissés en janvier et février sur les routes, on sait maintenant comment il convient d’appeler ceux qui, engaillardis par l’audace des « gilets jaunes », ont cru malin de détruire ou neutraliser les radars de vitesse : des criminels… Et comment doit-on appeler ceux qui les arment, ces élus de la République qui les encouragent, par leurs propos irresponsables, à passer à l’acte ? Les sénateurs de droite qui ont voté, mardi, un amendement à la loi mobilités autorisant les exécutifs locaux à relever, au cas par cas, les limitations de vitesse à 90km/h devraient se sentir indigne de leur fonction au service de l’intérêt général »

Le coup politique de propagande démagogique des sénateurs d’opposition est gagnant /gagnant :

-       soit les députés cèdent et votent l’amendement et ces sénateurs pourront se vanter d’avoir porté la mesure (démagogique), inscrire ce succès au crédit de leurs formations politiques et faire briller leur rôle de contre-pouvoir protégeant les Français ;

-       soit les députés font preuve de sagesse et retoquent l’amendement et ils endosseront le mauvais rôle des technocrates coupés du Peuple, pendant que les sénateurs d’opposition pourront répéter à l’envie qu’on a rejeté leur amendement pourtant réclamé par le Peuple.

 

Je suggère une troisième voie pour les députés.

Puisque les élus locaux, et leur porte-voix sénatorial, se targuent de savoir prendre leurs responsabilités, que les députés leur octroient le droit réclamé de moduler les vitesses à leur guise sur les départementales, …mais seulement après la mise en place d’un observatoire pendant un temps suffisant sur l’accidentalité et la mortalité routière sur les portions envisagées. Cela constituera un état des lieux préalable. Si, comme c’est prévisible, le nombre de morts augmente statistiquement sur ces portions, les responsables seront faciles à identifier et, si la justice est saisie, les coupables éventuels assumeront.

Moins sexy comme ça, hein !