La fin de ce mois de novembre 2018 a été  bien agitée car un mouvement social protéiforme s’est formé sur les réseaux sociaux et secoue de soubresauts contradictoires une période traditionnellement paisible à l’approche des fêtes de fin d’année. Ce mouvement n’a pas de leaders identifiés ; il désavoue les porte-paroles plus ou moins autoproclamés, lesquels semblent d’ailleurs chercher surtout la notoriété car ils quittent une réunion avec le premier ministre au prétexte que l’entretien n’est pas retransmis en direct à la télévision ; il se méfie pêle-mêle des médias, des syndicats et se déclare apolitique tout en ayant un slogan à-peu-près partagé par tous « Macron démission » qui est tout sauf politiquement neutre.

Sur ce dernier point, un Président de la République a été élu en 2017 avec 20 millions de voix (33% de la population), sur un programme et pour un quinquennat. Ceux qui ne se sont pas déplacés pour voter ne sont pas légitimes à vouloir changer les règles du jeu. Nous ne sommes pas en prime time dans un jeu télévisé où l’animateur élimine tel ou tel candidat pour ses mauvaises réponses. On ne va pas chasser le Président au bout de 18 mois sous prétexte qu’une minorité agissante de maximum 300 000 personnes (0,5% de la population) crie, brûle et casse dans les rues. Ce qui fait la différence entre une démocratie et l’anarchie ou la dictature c’est qu’en démocratie il existe des règles pour la représentation du Peuple… et qu’il faut s’y tenir ! Le Rassemblement National et la France Insoumise appellent bien entendu à la dissolution de l’Assemblée Nationale car ce serait le moyen, espèrent-ils, de gonfler le faible nombre de députés qu’ils ont réussi à faire élire en juin 2017. Le souci des règles démocratiques ne les embarrassent pas vraiment,… mais ce n’est pas une surprise de la part de mauvais perdants.

L’allumette du mécontentement a été la hausse des taxes sur les carburants : si j’avais l’esprit à rire je dirais que le bon sens commande de ne pas jouer avec le feu quand  on manipule de l’essence…

Si le mouvement est plutôt populaire auprès des Français c’est qu’il exprime un mal-être réel : le sentiment que les fins de mois sont de plus en plus difficiles et que le pouvoir d’achat des plus démunis se détériore alors que la fortune des nantis augmente de façon scandaleuse.

Cela est malheureusement vrai, mais pas qu’en France : des décennies de mondialisation débridée ont globalement conduit à faire exploser le nombre d’ultra riches (d’après des études, en 2016, 1% de la population mondiale possédait autant que les 99% restant et à eux seuls, les 62 personnes les plus riches de la planète accaparaient autant de richesses que la moitié la plus pauvre). Dans le même temps, la crainte du déclassement gagne la frange moyenne de la population et ses enfants ne sont plus assurés de vivre mieux que leurs parents, ce qui était la règle pendant la période de croissance économique qui a suivi la dernière guerre mondiale, les fameuses « 30 glorieuses »

Il faut noter que ces symptômes ne sont pas nés de 18 mois de « macronisme ». Les dirigeants français des trente dernières années portent largement leur part de responsabilité. Emmanuel Macron a surfé sur la vague du « dégagisme » pour évincer ces responsables usés mais est victime à son tour d’un retour de flamme. « C’est le métier qui rentre » disaient les anciens dans les ateliers.

A sa décharge, il faut reconnaître qu’il manque un peu de cynisme.

A la radio, un jeune lieutenant de M. Wauquier affirmait doctement que Macron ne « s’attaquait pas à la vraie racine du mal car il n’avait pas diminué la Dépense Publique ce qui rendait les prélèvements obligatoires insupportables ». Au journaliste qui lui faisait remarquer que la Droite au pouvoir en France avant lui ne l’avait pas fait non plus (bien au contraire), il rétorqua désinvolte : «  C’était les leaders de droite précédents, nous n’assumons pas leurs erreurs et procéderons autrement »  Sans nous attarder sur ce moment de cynisme absolu (Circulez, il n’y a rien à voir !) il faut s’assurer que l’on a bien compris son message.

D’après la direction du budget, la dépense publique française en 2016 se répartissait ainsi : "prestations sociales et transferts sociaux représentent 58 % de la dépense publique, notamment au titre de la vieillesse, de la maladie et de l’invalidité, de la famille, du chômage, des dépenses de santé. Les dépenses de fonctionnement et de rémunérations représentent quant à elles un tiers de la dépense publique" Avec le processus Action Publique 2022, (cf. billet précédent) le gouvernement vise à réduire les dépenses de fonctionnement et de rémunération des fonctionnaires d’Etat.  Pour M. Wauquier et ses troupes ce ne sont que mesurettes et il faudrait taper beaucoup plus fort, donc dans les prestations sociales : indemnités chômage, remboursements de la Sécu, pension de vieillesse, retraites, etc. Autant le savoir clairement !

François Hollande, ancien président de la république, apparemment rancunier et nourrissant l’espoir d’un improbable come-back, ne craint absolument pas de s’afficher avec des gilets jaunes : il les assure de sa compréhension et de son soutien. Il avait cependant fait quelques pas dans la bonne direction de l’assainissement économique avec l’allégement des charges sur le travail et l’assouplissement du droit du travail, mesures pourtant très impopulaires qui lui ont valu une Fronde. Il n’a d’autre part rien fait pour combler le sentiment de déclassement ressenti par les gilets jaunes. Plus Tartuffe tu meurs ?

Notre président actuel a deux graves défauts qui lui font commettre des erreurs de communication..

Ses soutiens et son entourage sont plutôt des gens ayant fait des études supérieures, avec des capacités d’abstraction sans doute supérieures à la moyenne. Il en a certainement déduit que tout le monde comprenait aisément les enjeux et mécanismes diplomatiques et financiers du gouvernement d’un pays.

Il n’a jamais été élu auparavant ce qui l’empêche de connaître le sentiment de « rester à portée d’engueulade » comme le traduit très bien Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France. Le contact direct et fréquent avec les électeurs permet de prendre sans intermédiaire le pouls de ceux-ci avec les incompréhensions, les remontées concrètes des problèmes, les frustrations, les faux espoirs, etc.  Tout ce que les gilets jaunes crachent aux caméras en ce moment.

Il a ensuite commis une grosse erreur de communication en supprimant partiellement l’Impôt sur la fortune (ISF) sans trop d’explication (seule la fortune immobilière est encore taxée).

L’ISF était peut-être un impôt symbolique qui semblait juste au Français mais c’était un impôt inefficace. En effet, les gens fortunés, notamment ceux qui possédaient une fortune industrielle ou commerciale, n’avaient aucun mal à se domicilier fiscalement dans un pays voisin (la Belgique par exemple) pour échapper à l’ISF tout en faisant fructifier leurs dividendes en France. A contrario, le signal donné à des investisseurs étranger était négatif. Les départs des grandes fortunes vers l’étranger (exil fiscal) ont beaucoup diminué depuis l’année dernière. Dernier élément : la TVA est un impôt  inventé en France, très efficace à tel point que de nombreux pays l’on copié ; pas l'ISF. La France est un des 6 pays du monde à avoir encore un ISF ; 12 pays l’ont suppriméil y a longyemps. En 2016, l’impôt sur le revenu avait rapporté 76,5 Mds € soit 22% des recettes fiscales et l’ISF 5 Mds € soit 1,5% des recettes fiscales. La taxe intérieure sur les carburants a rapporté 26 Mds €  dont seulement 17,2 sont venus dans les caisses de l’Etat, le reste allant aux collectivités locales..

Quelles sont les revendications des gilets jaunes ? Un cahier de doléances reprenant une quarantaine de revendications a été transmis aux médias. (https://fr.scribd.com/document/394450377/Les-revendications-des-gilets-jaunes#from_embed) C’est un peu un inventaire à la Prévert d’idées généreuses et intrinséquement très louables. Chacun se fera une idée de leur applicabilité mais remarquera aussi qu’elles  entrainent beaucoup de dépenses supplémentaires. Il est bien proposé de ne plus rembourser les intérêts de la dette (46 Mds € par an : c’est une spoliation qui entraînerait l’asséchement immédiat des prêts à la France)  et de rembourser le capital avec les 80 Mds de la fraude fiscale (encore faut-il les recouvrer et il y a 2200 Mds € à rembourser !)

Le gros problème dont hérite Emmanuel Macron est celui d’un Pays déjà endetté à quasiment 100% de son PIB (merci les quatre président précédent) et qui est obligé d’emprunter pour boucler ses fins de mois (le fameux déficit budgétaire)

Des solutions sont dans les tuyaux pour baisser la dépense publique sans toucher aux prestations sociales : Action Publique 2022 (objectif 66 Mds € d’économie); la réduction d’un tiers du Sénat et de l’Assemblée Nationale (économie 1 Md € sur une mandature)... mais il faut du temps pour les mettre en place...