La torpeur provoquée par les intenses chaleurs estivales est parfois secouée par des événements improbables qui ravivent subitement l’attention et incitent à se pincer pour s’assurer que l’on ne rêve pas.

 Ainsi en est-il de la lecture dans l’édition de Douai de La Voix du Nord du 31 juillet, de l’article en pleine page : « Le territoire peut-il surfer sur l’hydrogène ? »

 Au prétexte que la commune de Waziers accueille une usine Air Liquide dédiée à l’hydrogène, le maire de la commune (Jacques Michon, Parti Communiste), le député de la circonscription, (Alain Bruneel, Parti Communiste) et deux syndicalistes de la CGT se livrent dans le journal à un exercice de science-fiction digne du professeur Nimbus.

 Les quatre compères envisagent ni plus ni moins de créer un « pôle de recherche » en associant Air Liquide Waziers, le Syndicat des Transports du Douaisis (SMTD où siège M. Bruneel en tant qu’élu de Lewarde), voire même l’Agglo du Douaisis (CAD où M. Michon a toujours ses entrées) dont l’objectif serait « Avoir un flotte de bus tournant à l’hydrogène ici, dans le Douaisis ». « Nous sommes la première région automobile de France, il faut songer au développement des moteurs à propulsion hydrogène par exemple » assène doctement M. Bruneel.

Que viennent faire les cégétistes dans cette affaire ? Tout simplement ils soutiennent fortement ce projet pour « ses aspects écologique et créateur d’emplois. » Au passage il est fait mention que le ministère de l’Environnement a prévu 100 millions d’Euros de crédits sur l’hydrogène en 2019… il paraît urgent de se mettre sur la ligne de départ de la course aux subventions.

Analysons point par point cette brillante intervention politico-médiatique.

Air Liquide a installé en 1987 une unité pour la liquéfaction de maximum 10 tonnes par jour d’hydrogène à côté d’une usine de fabrication d’ammoniac de la Grande Paroisse car à l’époque, l’hydrogène était un sous-produit de fabrication de Grande Paroisse. Depuis 2002, l’unité de Waziers est alimentée par un réseau de canalisations.  Contrairement à ce qui est écrit dans l’article, l’unité de Waziers n’est pas le seul producteur d’hydrogène de la région : c’est juste un terminal qui liquéfie, conditionne et met en bouteilles ou en citernes de l’hydrogène produit ailleurs et acheminé en vrac par pipeline. Cette unité est très fortement automatisée et emploie peu de personnel. Il n’y a pas de bureau d’études mais essentiellement des techniciens et ingénieurs de maintenance.

La région est peut-être la première pour la production d’automobiles (dixit M. Bruneel) avec 4 usines de carrosserie-montage (Sevelnord, Toyota, Renault Douai et Renault Maubeuge), mais on n’y assemble pas d’autobus. Déduire que cette première place nous met en pole position pour la fabrication de transports en commun relève au mieux de la boutade sans réflexion. L’industrie automobile régionale est orientée « Production ». Elle manque cruellement de bureau d’études. Pour la motorisation, le seul îlot de matière grise dédiée est le CRITT M2A implanté depuis 2000 à Bruay la Buissière, qui propose des prestations d’essais de moteurs. Il ne conçoit pas, il teste. La Française de mécanique à Douvrin fabrique bien des moteurs, mais ils sont conçus ailleurs, dans les bureaux d’études de PSA en Ile-de-France ou Sochaux,... et Douvrin n’est pas dans le Douaisis.

"Créer un pôle de recherche sur la commune" Cette ambition contient le mot « Recherche » et pourtant, parmi les acteurs pressentis… ne figurent pas de chercheurs ! Quel étrange "pôle de recherche" sans scientifiques ? Uniquement des élus… Ceux-ci sont par nature fort expérimentés dans la recherche d’argent public pour leurs projets, mais est-ce que cela suffit à les qualifier pour les recherches sur l’hydrogène ? Même si de temps-en-temps ils brassent de l'air, sera-ce suffisant ?

Conclusions

Le Parti Communiste et la CGT fourmillent d’idées innovantes : si ça ne se concrétise pas, ce ne sera pas de leur faute et on ne pourra rien leur reprocher ?

Si ! Peut-être le manque de sérieux et l’addition de choux et de carottes pour réaliser un numéro d’illusionniste, faire rêver et abuser le lecteur estival. Il semble bien que la première motivation de cette opération de communication locale soit la perspective des millions d’Euros promis par le ministère de l’Environnement.

La Voix du Nord n’est pas une revue scientifique et les pages locales d’été encore moins, mais le rédacteur de l’article aurait pu être un peu plus critique. Il a manifestement glané quelques bribes d’info sur internet (par exemple la page GRHYD de l’ADEME) mais n’a peut-être pas tout compris. De la lecture de son encart « L’hydrogène pour quoi faire ? » on retient « qu’il va être possible de l’utiliser comme injecteur dans le réseau électrique, comme source de chaleur dans le réseau de gaz ou comme carburant dans les voitures. Par contre la partie plus technique de l’hydrogène sera réservée à la chimie »

Ceux qui ont encore quelques souvenirs scolaires en physique et en chimie apprécieront !

PS : pour les « accro » de la technique, il existe une page wikipédia sur les moteurs à hydrogène. On y apprend notamment que comme il faut produire l’hydrogène à partir d’autre chose, avec la technologie d'aujourd'hui, il serait plus polluant d'utiliser massivement des moteurs à hydrogène en remplacement des moteurs à pétrole, si l'on tient compte de l'énergie nécessaire à la production du dihydrogène, à moins d’utiliser l’électricité géothermique, hydroélectrique ou nucléaire.